Sous le Rideau de fer, une coopération tchéco-belge a fait progresser le traitement du sida

Il y a cinq ans de cela, en juillet 2012, mourrait le chimiste Antonín Holý, personnalité parmi les plus éminentes qu’ait connues le monde de la recherche en République tchèque au cours de ces six dernières décennies. Antonín Holý est resté célèbre entre autres pour son importante contribution au développement d’un antiviral destiné au traitement des malades du sida. Le fruit d’un long travail en commun avec notamment Erik de Clercq, professeur en sciences biologiques et médicales à l'Université catholique de Louvain, en Belgique. Il y a dix ans de cela, Erik de Clercq s’était vu remettre le titre de doctor honoris causa par la faculté de médecine de l'Université Charles à Prague. A cette occasion, il avait expliqué en détail à Radio Prague la nature de cette exceptionnelle coopération tchéco-belge :

Antonín Holý avec Erik de Clercq, photo: Archives d'Erik de ClercqAntonín Holý avec Erik de Clercq, photo: Archives d'Erik de Clercq « Les débuts, il y a de cela 31 ans (aujourd’hui 41 ans, ndlr), ont été plutôt mineurs. Avec Antonín Holý, nous avons commencé par les antiviraux. C'est-à-dire que la synthèse chimique est faite à Prague, à l'Institut de chimie organique et de biochimie (UOCHB), tandis que l'évaluation biologique antivirale est faite à l'institut Rega, à Louvain. Puis cette collaboration s'est développée avec le temps. Les produits que nous avons découverts ont trouvé une application dans l'industrie puisque nous avons eu l'opportunité de collaborer avec Gilead Sciences, un laboratoire pharmaceutique. Il s'agit donc d'un travail en commun de trois entités : la chimie, la biologie médicale et l'application industrielle par les Américains. Cela veut dire que le monde a la perception que ces produits sont découverts aux Etats-Unis, alors qu'ils le sont en République tchèque et en Belgique. Il s'agit donc de produits européens dont les Américains ont la réputation d'être les inventeurs. »

Concrètement, quels sont les produits que vous avez développés ?

VIH, photo: NIAID via Foter, CC BY 2.0VIH, photo: NIAID via Foter, CC BY 2.0 « Ce sont des produits dont le nom de famille est « phosphonates ». En termes très simplifiés, il s'agit d'analogues à ce que l'on appelle les phosphates. Et les phosphates forment en quelque sorte la colonne vertébrale de ces molécules. Et ça, c'est important, car c'est aussi un élément dans les acides nucléiques qui forment la base des virus. Donc, l'invention de notre côté est que nos produits ont une action antivirale parce qu'ils imitent ce qui se passe dans l'ARN du virus, ainsi que dans l'ARN des rétrovirus comme le virus du sida, mais aussi les virus à ADN. Et cela explique pourquoi les produits qui imitent ce qui est essentiel pour la composition du virus vont tromper le virus et développer une activité antivirale. Le produit principal s'appelle Viread, actif contre le sida. Il est maintenant disponible sous trois formes : le Viread tel quel, mais aussi combiné avec Emtriva, c'est le Truvada, puis combiné avec Emtriva et Sustiva, ça s'appelle Atripla. Il y a donc trois formes pharmaceutiques d'un seul produit. Et le dernier, c'est certainement le produit qui est aujourd'hui le plus efficace pour le traitement du sida. »

Dans quelle mesure ces produits soignent du sida ?

 « C'est très simple. Il n'y pas de moyen d'éradiquer le virus. Personne, aucun produit, ne sait le faire et ne sera le faire même à l'avenir. Mais nous avons de très bons résultats pour la suppression du virus. Dès qu'on est infecté par le VIH, on l'est pour toute la vie. Le virus ne pourra jamais être éradiqué. Il n’existe aucun produit pour cela. Mais ce que nous savons faire, c'est affaiblir le virus de telComment se passe le travail avec Antonín Holý ?le sorte à ne plus avoir de symptômes de la maladie. Il est donc possible de continuer à vivre avec. »

Comment cette coopération tchéco-belge a-t-elle vu le jour au milieu des années 1970 ? On suppose que cela n’a pas dû être facile à l’époque…

Antonín Holý, photo: Jiří Suchomel, ČRoAntonín Holý, photo: Jiří Suchomel, ČRo « J’ai rencontré Antonín Holý un peu par hasard, lors d’une conférence qui s’est déroulée à l’Institut Max Planck de Göttingen. Les chimistes ont cherché des pistes pour le traitement antiviral tandis que moi, j’étais intéressé par une collaboration avec des chimistes. Avec Antonín Holý, notre premier objectif a été de trouver un traitement contre l’herpès. A l’époque, c’était un véritable fléau. J’avais déjà développé un produit de base, le DHPA. Ce n’est jamais devenu un médicament, mais il nous a permis de développer ensuite les ‘phosphonates’. Le premier produit de ce genre était actif contre l’herpès, le deuxième contre l’hépatite B et le troisième donc contre le sida. »

Comment se passe le travail avec Antonín Holý ?

 « C’est une coopération que je qualifierais de supérieure. Nous nous retrouvons sur le plan de la chimie. Par ce travail en commun, nous avons l’un et l’autre beaucoup contribué à nos réputations respectives. Ce doctorat de l’université de Prague est d’ailleurs une reconnaissance de notre coopération et celle plus largement de nos deux pays, et même entre l’Est et l’Ouest à l’époque du Rideau de fer. Cette distinction n’est pas seulement la mienne, c’est aussi celle de mon ami Antonín. C’est aussi celle de deux disciplines : la chimie et la biologie, alors qu’elles sont trop souvent séparées. Dans notre cas, c’est d’ailleurs ce qui explique que notre coopération ait été tellement fertile. »