Avast !, d’une coopérative communiste au leader mondial de l’antivirus

Qui n’a jamais entendu parler de l’antivirus Avast ! ? Avec 150 millions d’utilisateurs, il est aujourd’hui l’antivirus le plus utilisé au monde. Pourtant, rares sont ceux qui savent que son siège est situé à Prague.

Miloš KorenkoMiloš Korenko Et vous, qu’avez-vous sur votre ordinateur ? Ce sont les premiers mots que prononce le directeur du marketing d’Avast !, Miloš Korenko, lorsqu’on se rend dans les bureaux de cette société informatique, situés dans le sud de Prague. Aux derniers étages de la tour tout en verre dans laquelle elle est installée, le panorama est magnifique, avec une vue exceptionnelle qui s’étend du Château de Prague au quartier de Žižkov. Mais ce n’est pas seulement sur la capitale de la Bohême, mais bien sur le monde entier que règne cette société tchèque fondée en 1988 ! Miloš Korenko :

« Avast ! est né en 1988, avec le concours de Messieurs Eduard Kučera et Pavel Baudiš qui travaillaient à l’Institut de recherche d’outils mathématiques, une institution qui permettait l’accès à des ordinateurs – des petits ordinateurs personnels. A cette époque, Pavel Baudiš s’est retrouvé avec un virus et il a réussi à créer un outil qui s’en est débarrassé. C’est à ce moment qu’est né Avast !. C’était la première fois qu’on se débarrassait d’un virus. La première forme de la société était celle d’une coopérative, puisqu’il était impossible de fonder une société privée sous le communisme. Puis elle a été transformée en une vraie société en 1991. Chaque mois d’avril, nous fêtons l’anniversaire de la création de la société et d’ailleurs cette année, nous avons fêté ses vingt ans. La société, telle qu’elle est aujourd’hui, a donc vingt ans. Mais son histoire remonte un peu pus loin. »

Vingt ans de succès et de croissance exponentielle pourrait-on croire. Pourtant, elle a bien failli disparaître, au milieu des années 1990. Miloš Korenko :

« Dans les années 1990, la société s’est concentrée sur ce que toutes les sociétés d’antivirus faisaient, c’est-à-dire des logiciels de sécurité pour les entreprises. Les entreprises étaient les seuls endroits où se trouvaient des ordinateurs et le peu d’ordinateurs à usage domestique n’étaient de toute façon pas connectés à Internet, qui n’existait pas. En 1996, il y a eu une crise économique en Russie qui s’est propagée dans toute la région. A la même époque, des sociétés étrangères sont venues s’installer en République tchèque. Elles ont amené leurs travailleurs et les spécialistes qui utilisaient des marques de grandes sociétés comme Symantec ou McAffee au lieu des petites marques régionales. Par conséquent, le marché d’Avast ! s’est extrêmement réduit, jusqu’à pratiquement ne plus exister, si bien que la société s’est demandée si elle devait se mettre en banqueroute ou pas. »

Le coup de maître d’Avast !, et la raison pour laquelle tout le monde connaît cette antivirus, est celui d’avoir proposé une version gratuite du logiciel. La société saute le pas en 2002. Au bout d’un mois, 94 personnes avaient téléchargé la version gratuite de l’antivirus. Deux ans et demi plus tard, ils étaient un million. Avast !, pionnier d’un modèle économique qui s’appelle dans le monde informatique le « freemium », se lançait dans un pari a priori risqué. Pourtant, ce n’est pas l’avis de Milos Korenko :

Photo: Commission européennePhoto: Commission européenne « Ce n’est pas un si grand challenge que cela. Les modèles où quelque chose de gratuit est offert mais on reçoit de l’argent, existent évidemment. Google n’a que cinq ans mais avant, il y avait Yahoo ou Altavista, et ils fonctionnent tous sur le même principe. Le client vient sur le moteur de recherche, il cherche quelque chose et de la publicité est projetée. Le moteur de recherche trouve ce qui était cherché et se fait payer par les publicitaires. C’est un système fantastique, qui fonctionne jusqu’à aujourd’hui. Google est une société géniale. »

Pourtant, reconnaît Milos Korenko, la question d’un logiciel anti-virus est différent. La version gratuite doit contenir plus que seulement le repérage du virus – si elle ne permet pas d’éradiquer le virus, personne ne téléchargera le programme, même s’il est gratuit. La version payante doit comporter d’autres éléments, mais pas les fonctions fondamentales. Mais c’est surtout une autre démarche qui fait la particularité d’Avast !

« Le deuxième aspect du succès d’Avast ! réside dans le fait que pour la plupart des sociétés qui proposent une version gratuite, cette version est un outil marketing, une base marketing. Notre approche est différente – et je le pense sincèrement – parce que nous ne considérons pas du tout les utilisateurs comme une charge mais comme une aubaine. Nous ne les aimons pas seulement parce que peut-être, à l’avenir, ils sont susceptibles de nous acheter une version payante, mais parce qu’ils nous traduisent nos logiciels. Aujourd’hui, Avast ! est proposé dans trente-six langues. Aucun autre antivirus n’est autant traduit et ce sont les utilisateurs qui nous l’ont traduit. Deuxième chose, nous ne payons aucune publicité parce que nous pensons qu’en offrant un bon logiciel gratuit, les gens sauront comment nous trouver. »

On pourrait donc penser qu’Avast ! a un peu gardé l’esprit de ses origines, la coopérative, puisqu’elle s’appuie sur les efforts de tous pour progresser. C’est encore plus le cas avec les aspects techniques :

« L’autre fait intéressant est que nous assurons l’assistance technique de 150 millions d’utilisateurs avec 27 personnes. Pourquoi sommes-nous capable de faire ça ? Parce que la plupart de l’assistance se fait sur les forums des utilisateurs qui sont organisés par nos utilisateurs. Et ce qui est le plus important pour nos utilisateurs, c’est la détection des virus. Et cela se passe de la façon suivante. Quand un fichier susceptible d’être un virus est détecté sur le compte d’un utilisateur gratuit, il est envoyé automatiquement dans notre laboratoire. Chaque jour nous recevons ainsi 15 000 fichiers de ce type. Et dans 80% des cas, ce sont effectivement des virus. L’antidote est alors envoyé aux ordinateurs de tous les utilisateurs. »

Plus le nombre d’utilisateurs est grand, plus les possibilités de détecter de nouveaux virus est important. La croissance d’Avast ! ne semble ainsi pas prête de s’arrêter. Certes, une entreprise qui augmente ses bénéfices de 80% d’une année sur l’autre attire forcément les convoitises. Et pourtant, même si un fond d’investissement américain a acheté en 2010 une part de la société, les fondateurs, Eduard Kučera et Pavel Baudiš restent majoritaires. Il y a quelques années encore, Avast ! ne comptait même pas une dizaine d’employés. Aujourd’hui, ils sont autour de 150.

Le succès d’Avast ! ne connaît pas de frontières et les utilisateurs se trouvent aux quatre coins du monde, jusqu’à six personnes sur les îles Pitcairn, un territoire d’outre-mer britannique qui constitue l'entité politique la moins peuplée du monde. Jusqu’à peu, c’est en France qu’Avast ! comptait le plus grand nombre d’utilisateurs – pour des raisons que Miloš Korenko ne s’explique pas. Désormais, d’autres marchés se dégagent, notamment celui du Brésil, qui vient de dépasser le marché français, puisque les familles brésiliennes, avec le développement économique du pays, se dotent de plus en plus d’équipements informatiques. D’autres concurrents qui ont adopté le modèle économique d’Avast !, notamment Microsoft ou MS Security Essentiel, sont également sur les starting blocks. Mais le marché s’annonce de toute façon très promoteur avec par exemple le développement d’internet sur la téléphonie mobile.

Et puis, fidèle à sa philosophie, Avast ! fait actuellement appel à ses utilisateurs pour trouver les nouvelles voix de l’anti-virus. Le concours est ouvert à tout le monde, et vous pourrez gagner le plaisir d’entendre votre voix annoncer les bonnes ou mauvaises nouvelles sur l’hypothétique présence d’un virus dans votre ordinateur. Avast ! propose enfin d’autres concours où il y a vraiment quelque chose à gagner : le gros lot est un séjour…dans la capitale tchèque.

 

Rediffusion du 20/5/2011