Marcel Duchamp : « Faisons de notre vie une œuvre d’art »

Marcel Duchamp, l’artiste qui a influencé le monde de l’art en toute simplicité, l’artiste qui ne s’est laissé enchaîner par aucune convention. Sa liberté a fait son œuvre. Et c’est précisément sa liberté « duchampienne » qu’est venu présenter au début du mois de mars au théâtre Studio Hrdinů, dans le quartier pragois de Holešovice, le tandem d’auteurs composé de Frédéric Cherboeuf et Guillaume Désanges, deux cousins qui travaillent ensemble depuis plus d’une trentaine d’années. Dans cette représentation exceptionnelle multilingue, réalisée sous forme de procès fictif entre l’Histoire de l’art, comme partie plaignante, et Marcel Duchamp, en tant qu’accusé, Frédéric Cherboeuf, seul acteur sur scène tout au long de la pièce, dévoile un artiste balançant entre le réel et le surréel, tel un éventail de possibilités illimitées et de remises en cause, qu’il a fait découvrir à l’art. Car c’est peut-être bien l’accident qui crée le chef-d’oeuvre. Radio Prague a rencontré Frédéric Cherboeuf après le spectacle dans la capitale tchèque, ville qu’il trouve « fascinante, douce et dynamique à la fois. »

 « There is no single artist, no single work of art, that doesn’t refer in some way, to Mister Marcel Duchamp. »

Quelle a été l’idée motrice, à l’origine de ce spectacle ?

Marcel Duchamp, photo: Kay Bell Reynal, Smithsonian Institution, Archives of American ArtMarcel Duchamp, photo: Kay Bell Reynal, Smithsonian Institution, Archives of American Art « C’est raconté brièvement dans le spectacle, cela se passe à Séoul en 2008. Nous y sommes, Guillaume et moi. Au départ, nous avons deux pratiques assez différentes, lui est plutôt curateur d’exposition, c’est un gros mot pour dire commisaire d’exposition, organisateur d’exposition, et moi je suis comédien, je fais aussi de la mise en scène dans le milieu du théâtre. Nous sommes donc à Séoul, car tous les deux nous faisons une conférence sur « L’histoire de la performance en vingt minutes », texte qu’il a écrit et que moi je joue. Et à cette occasion là, on parle et il me raconte ce qu’il est en train de lire – cela arrive souvent – et il était en train de lire la biographie de Duchamp par Bernard Marcadé, qui venait de sortir aux éditions Flammarion. Il commence à me raconter sa vie, il avait presque terminé le livre. Il connaissait déjà Duchamp, mais là tout d’un coup, il s’est mis à l’observer dans ses moindres détails. Il me raconte cela comme un roman, moi je l’écoute, et je lui dis, il faudrait pouvoir restituer, ce qui vient de se passer : c’est à dire toi me racontant, et moi écoutant. Et effectivement, on s’est dit que c’était une bonne idée que de faire un spectacle autour de Marcel Duchamp. Donc le spectacle vient d’une lecture, d’une biographie, d’une semi-connaissance pour Guillaume et d’une innoncence absolue par rapport au personnage pour moi. Puis j’ai lu la biographie, je me suis documenté et chacun avec nos pratiques, on a essayé de se rejoindre. »

Pour vous, qui est Marcel Duchamp ? Quelle est sa philosophie ?

Frédéric Cherboeuf, photo: Facebook de Studio HrdinůFrédéric Cherboeuf, photo: Facebook de Studio Hrdinů « C’est un philosophe sans le savoir ou en tout cas sans le vouloir, c’est sûr. C’est quelqu’un qui fascine aussi bien les artistes, que les penseurs, que les artistes de tout bord, c’est-à-dire pas seulement les artistes de l’art contemporain, mais aussi les gens de théâtre, les danseurs, les peintres évidemment. On disait qu’il avait deux livres de chevets. Le premier c’était « Ainsi parlait Zarathoustra » de Nietzsche, et un autre de Stigler, un anarchiste. Donc on va dire qu’il se définissait souvent comme un ‘anartiste’. Moi, je le trouve infiniment libre, je trouve que sa liberté est éminemment inspiratrice, inspirante. Cela ne veut pas dire l’indifférence, ça veut dire la liberté. C’est une forme de détachement par rapport à ce qui pourrait entraver son chemin entre lui et la vie, la liberté. Sa philosophie, c’est ce qui est dit dans le spectacle, et il l’a dit clairement lui même : « Faire de sa vie une oeuvre-d’art », plutôt que de faire des oeuvres-d’art. C’est faire de ce que l’on est, une oeuvre-d’art. C’est ce que l’on peut retenir. Evidemment, il y a des objets, mais finalement ils sont presque au second plan par rapport à toutes les portes qu’il a ouvertes pour l’art contemporain. Comme on dit dans le spectacle, Duchamp c’est quelqu’un qui trouve et qui déserte. A chaque fois, qu’il trouvait quelque chose, il passait à autre chose. Il pouvait jouer pendant dix ans aux échecs, puis l’abandonner et retrouver autre chose. Donc toutes ces portes qu’il a ouvertes dans sa vie, c’était évidemment considérable pour toute la pensée et tout l’art du 20e siècle. »

 « Parce que Duchamp, c’est l’humilité, élevée au rang des puissances, et la posture minoritaire érigée en morale. Parce que libre de toute contrainte, Duchamp est foncièrement mobile, parce qu’il habite le monde en locataire, léger, suspendu, aérien. Parce que chaque oeuvre de Duchamp est un drapeau vite planté sur des territoires inexplorés et immédiatement abandonnés. Parce que Duchamp est un déserteur, que l’on a célébré comme un héros. »

Photo: Denisa TomanováPhoto: Denisa Tomanová Le spectacle est un peu un mélange entre une conférence et une « performance ». De quelle façon avez-vous travaillé pour le mettre en place ?

« On s’est inspiré de sa liberté, en se disant, on ne s’interdit rien. Donc toutes les formes s’imposaient : la conférence, parce que c’est un peu le domaine de Guillaume, mais aussi le cabaret, la magie, la musique, la danse. En désirant depuis le début de ne pas faire qu’une simple conférence, on est parti de séquences de mots. On s’est dit au départ, choisissons chacun dix mots, qui nous paraissent correpondre à Duchamp. Il pouvait y avoir liberté, le travail, le silence, les échecs. Et à partir de cela, on a commencé à écrire des textes plus ou moins théoriques, plus ou moins poétiques, en les transcrivant sur le plateau. Parfois, c’était extrêmemment ennuyeux. Il en est resté une trace, lorsque je passe sur scène avec le porte-bouteille sur la tête, en référence à l’ataraxie. L’ataraxie, c’est ce que Duchamp décrivait comme la paix intérieure. C’était un personnage qui était complètement paisible, et qui est arrivé à se détacher. Il disait « je n’aurais jamais aucune attache, pas d’enfants ». Biensûr, il s’est marié, et a été un grand-père vénérable. On travaillé dans cette liberté totale, Guillaume et moi improvisant, et on revenait à l’écriture, à l’ordinateur pour réécrire. Cela a été un travail de longue haleine. Nous avons mis un an à monter ce projet. Si le spectacle dure une heure et quart, ce n’est que la face émergée de l’iceberg. Car les restes ce sont les déchets, les chutes dans les bobines, mais qui sont dans les placards. »

On peut prendre ce spectacle comme un hommage, en quelque sorte, à l’oeuvre de Marcel Duchamp ?

Photo: Denisa TomanováPhoto: Denisa Tomanová « Absolument, en tout cas c’est ce que l’on a voulu faire. Notre mot d’ordre était « avec amour mais sans respect ». Pour moi avec amour, c’est un hommage, mais ce n’est pas un hommage respectueux en disant, attention, Marcel Duchamp est une icône et on ne touche pas aux icônes. Si, on y touche. D’ailleurs, lui nous le permet, puisque ses facéties, son humour permanent, sa distance par rapport aux choses, son ironie, nous invitent complètement à être irrespectueux. Mais, ce que l’on voulait faire, c’était une sorte d’oscillation - et j’espère que le spectacle renvoie cela - entre une forme d’humour, de ludisme, et aussi de verticalité : de dire, attention, là il y a un chef-d’oeuvre, il y a un artiste majeur qui nous inspire, qui nous fascine et qui reste complètement mystérieux, énigmatique. Puisque, c’est aussi ce que l’on retient dans le spectacle : c’est l’énigme Duchamp. Pourquoi un type comme cela, qui ne voulait pas du tout devenir le centre du monde, qui ne voulait pas devenir un prophète est devenu quasiment le Christ pour certains artistes et certains artistes contemporains. Sans le vouloir, malgré lui, un héros, alors que lui, il se voulait juste déserteur. »

 « Parce que Duchamp n’appartiendra à aucun groupe, aucun mouvement, aucune esthétique. Parce qu’il traversera le futurisme, dada, le surréalisme, sans jamais s’y poser. Protože Marcel Duchamp změnil můj život (Parce que Marcel Duchamp a changé ma vie). »

Savez-vous si Marcel Duchamp a également laissé une empreinte dans l’art tchèque ?

Photo: Denisa TomanováPhoto: Denisa Tomanová « Eh ben justement oui. Hier soir, je parlais avec un jeune garçon qui est peintre, Marc Kel, qui me racontait qu’il y a un peintre célèbre Kupka, qui aurait inspiré Marcel Duchamp pour ses rotoreliefs. Ce soir, il devait me déposer un livre sur František Kupka, dans lequel on comprenait que Kupka s’intéressait à la forme ronde et aux objets qui tournent. Il avait 20 ans de plus que Duchamp, qui serait venu le voir et aurait été inspiré pour ses rotoreliefs. Donc, effectivement, Marcel Duchamp serait venu à Prague, et il aurait piqué cette idée en toute connaissance. Il le revendiquait. C’était quelqu’un qui obervait tout et qui prenait un peu partout, dans la vie, dans l’art. Il aurait donc eu une relation amicale et une correspondance avec Kupka. »

« Parce qu’en éteignant la lumière, Duchamp a développé de manière exacerbé nos autres sens : intelligence, affect, intuition, vigilance. Parce que cette liberté fondamentale, c’est aussi et avant tout, celle du spectateur, celle du regardeur. Parce que Duchamp, c’est celui qui malgré lui invente une nouvelle politique du sensible. Parce que Duchamp partage avec Rocky Balboa, la même grandeur dans la défaite. Parce que Duchamp est un passager clandestin de l’art, qui finira malgré lui à la proue du navire. Because Marcel Duchamp is liberty. But even more, because he liberates and inspires. »

« Notre crédo pour l’instant, c’est de travailler des choses complexes dans une forme ludique et populaire, c’est-à-dire de faire par exemple une comédie musicale sur Ludwig Wittgenstein ou sur l’histoire de la philosophie. Puisque c’est un peu nos deux univers, ce sont à la fois des gens qui pensent et une culture populaire, que l’on a de toute façon, celle de la culture télévisuelle. C’est pourquoi on fait intervenir James Bond dans un spectacle sur Marcel Duchamp, ce qui peut paraître complètement ahurissant, mais pour nous cela a du sens. On voudrait donc continuer à travailler comme ça. »

Est-ce pour la première fois que vous vous présentez devant un public tchèque ?

Photo: Denisa TomanováPhoto: Denisa Tomanová « L’année dernière, on est venu, c’est pour ça que l’on est là maintenant. On est venu présenter dans une école la conférence qui s’appelle « Histoire de la performance en vingt minutes », une courte conférence performée comme son nom l’indique. Et à cette occasion, nous avons rencontrer des gens, qui nous ont présenté au directeur du Studio Hrdinů. Puis on a élaboré un plan pour venir ici, avec l’Institut français et avec d’autres financements. »

Ce spectacle, sur Marcel Duchamp allez-vous le présenter dans d’autres pays ?

« On l’a présenté à Miami, on était à Vancouver, à Paris, à Valenciennes. Ce n’est pas un spectacle qui va se jouer énormément, puisque c’est une forme un peu hybride, difficilement répertoriable. Parce que ce n’est ni complètement du théâtre, ni complètement de la performance, ni vraiment de l’art visuel. C’est un peu un monstre à deux têtes, une chose un peu incestueuse. Ce n’est pas forcément répertoriable sur une géographie connue, sur une carte connue. »